Celticrevival

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vendredi, mars 27 2009

Mise en scène des pièces de Lady Gregory

Un metteur en scène s'intéresse déjà à ces pièces qui ont l'avantage de présenter une petite distribution.

lundi, mars 9 2009

Lady Gregory Egérie de la Renaissance irlandaise

De tous mes objectifs - le plus cher à mon coeur - est de rendre sacré le sol d'Irlande en faisant connaître ses légendes. En traduisant une légende ou un récit du folklore, nous contribuons à donner aux collines et aux prairies, une nouvelle signification, une nouvelle coloration, une nouvelle inspiration pour ceux qui décident d'y établir leur foyer, autrement dit, c'est une manière de rendre à l'Irlande l'âme qui lui appartient

Lady Gregory, Seventy Years (autobiographie posthume, 1974.)

dimanche, mars 8 2009

Notes sur l'auteur - Introduction DERVORGILLA (tragédie) et HYACINTH HALVEY (comédie)

Dervorgilla + Hyacinth Halvey

NOTES SUR L'AUTEUR

Lady Isabella Augusta Persse, douzième enfant d’une famille de seize naquit sur le domaine de Roxborough house, comté de Galway, le 15 mars 1852. Il s’en fallut de peu que son nom n’apparut jamais dans les arts et lettres puisqu’elle faillit mourir étouffée le jour même de sa naissance, oubliée parmi les linges de son berceau.

La contribution de Lady Gregory à la littérature s’inscrit dans le mouvement de la Renaissance Irlandaise appelé encore Celtic Revival. Ce mouvement intellectuel avait été initié dès la seconde moitié du 19° siècle par les recherches d’érudits sur la civilisation celte et les traductions qu’ils avaient faites de manuscrits anciens. Il s’étendit de 1885 à 1939 et fut à l’origine d’une période de créativité nouvelle, particulièrement riche et abondante qui permit à la poésie, la prose et le théâtre irlandais d’atteindre leur plus haute expression.

Les traits du Celtisme qui émergèrent de l’archéologie contribuèrent à faire ressurgir l’idée latente d’une Irlande dont le destin était de retrouver son identité propre, et de se construire une autonomie, indépendante de l’héritage culturel anglais. Elle coïncidait également avec le désir politique de se libérer de la présence Britannique et s’accompagnait par conséquent d’un fort sentiment nationaliste. L’esprit de rébellion était maintenu en éveil par l’évocation des valeurs du passé de l’Irlande, ses mythes, ses légendes et son folklore. W.B. Yeats, le poète « AE » (Georges Russel) et J.M. Synge en furent les représentants majeurs dans la première période.

En 1895-1896, Lady Gregory rencontra W.B. Yeats. Leur enthousiasme commun pour le folklore et leur sympathie mutuelle pour un nationalisme irlandais engendra rapidement une étroite amitié littéraire. A cette époque, W.B Yeats avait écrit une pièce sur un thème médiéval, The Countess Cathleen, mais il ne trouvait aucune troupe anglaise pour la produire. L’Irlande, en effet, ne possédait pas d’école dramatique propre, se contentant d’accueillir des troupes anglaises uniquement. Celles ci, quand elles mettaient en scène des personnages irlandais, les présentaient trop souvent sous les traits de la farce.

Il devenait crucial de créer un autre style de théâtre, doué d’un langage dramatique plus riche, échappant au réalisme pour s’ouvrir à des valeurs héroïques et universelles.

Ce fut Lady Gregory qui eut l’idée de fonder le Théâtre de l’Abbaye. Il fut le fruit d’une étroite collaboration entre ses trois directeurs : Lady Gregory elle-même, W.B. Yeats et John Millington Synge et ouvrit ses portes le 27 décembre 1904. Compte tenu de l’absence de véritable théâtre irlandais, c’était un challenge nouveau et même risqué. Les pièces créées pour cette scène devaient faire revivre l’image d’une Irlande authentique, mère patrie d’un idéalisme ancien et respectueuse de la tradition. Le lecteur retrouvera ces valeurs déclinées tout au long des deux pièces présentées ici. Le message politique qui les accompagne, combat incessant pour l’autonomie culturelle, sociale et politique reste implicite, mais n’en constitue pas moins la trame de fond.

Le Théâtre de l’Abbaye connut un véritable succès. Les pièces en un acte de Lady Gregory y contribuèrent fortement. A l’origine, elles étaient destinées à servir d’alternance aux pièces de W.B. Yeats, en vers souvent, plus longues et plus complexes. Elles furent, en effet, une véritable révélation auprès d’un public toujours enthousiaste tenu sous le charme d’un vaste répertoire, générant sur tous les modes humour et pathétique, de la farce à la tragédie en passant par la comédie et la tragi-comédie.

Fait peu courant, sa carrière fut entièrement construite entre l’âge de 50 et 75 ans. Son talent prolifique engendra une quarantaine d’œuvres dans lesquelles Lady Gregory met en scène des faits miraculeux, des tragédies qui s’inspirent de l’histoire médiévale et des comédies qui vont du plus pur divertissement, au tragique le plus poignant. Fervente admiratrice de Molière, elle s’inspira de son style et de sa verve que l’on retrouve dans de nombreuses comédies, et particulièrement dans Hyacinth Halvey.

La décade 1902 - 1912 fut la plus productive et ses premières œuvres sont parmi les meilleures par la peinture des caractères, la vivacité des dialogues et le reflet fidèle de l’esprit d’un peuple à travers son langage. C’est à cette période qu’appartiennent les deux pièces que nous présentons. Elles sont écrites en Anglo-irlandais (Hiberno-English), variété d’anglais qui se parlait couramment au cours de la période élisabéthaine dans la région de Dublin. Au charme un peu désuet de cette langue, s’ajoutent les expressions du Kiltartan que Lady Gregory reproduit fidèlement. Les formules grammaticales de ce dialecte, la complexité occasionnelle de la syntaxe et la transposition souvent littérale de la pensée irlandaise en anglais alimentent la couleur et la saveur du verbe.

D’une amitié à toutes épreuves, Lady Gregory se dépensa beaucoup pour étendre l’audience de W.B. Yeats. Quant à J.M. Synge, c’est elle qui soutint les attaques portées contre lui lors de la première représentation du Balladin du Monde Occidental. Elle déploya alors une rare énergie pour défendre la liberté d’expression de ce dramaturge. A tous points de vue, Le théâtre irlandais lui est immensément redevable de son talent.

Il est regrettable qu’à sa mort, l’énergie qu’elle avait déployée pour transmettre sa conception idéaliste de l’Irlande n’ait pas recueilli les fruits qu’elle eut mérités. Il est permis de penser que son combat pour donner à l’Irlande un théâtre moderne et d’un genre spécifique ne fut pas reconnu à sa juste valeur par la génération littéraire qui lui succéda Comment ne pas faire le rapprochement entre l’enfant qui, oubliée à sa naissance parmi les linges, faillit périr étouffée et la souvenance que le temps emporte comme la spirale d’un destin qui se replie

L’ignorance attachée à son nom prive son œuvre de la reconnaissance qu’elle mérite. Nous croyons fortement que son théâtre est une source d’enrichissement et qu’il serait regrettable de ne pas le connaître. Il constitue, en quelque sorte, le complément naturel des pièces de J.M. Synge qui perdraient une partie de leur dimension si celles de Lady Gregory restaient ignorées. Ne serait-ce que pour cette raison, son oeuvre doit retrouver sa place sur les rayons des librairies et bibliothèques ; à nouveau, elles doivent être présentes dans toutes les consciences, faire rire, amuser, être citées comme elles l’étaient à Dublin dans les années 1900 .

Les échos que Lady Gregory a laissés derrière elle sont les voix d’hommes et de femmes toujours vivants. Aujourd’hui encore, quelque chose doit passer de ce souffle qui enthousiasmait le public du Théâtre de l’Abbaye. De pas leur sensibilité, par l’intimité émanant des liens qui se nouent entre les personnages, nombre de ces pièces pourraient avoir été écrites tout spécialement pour les média de notre époque. Le cinéma, la télévision pourraient leur faire connaître une seconde naissance. Mais, pour en revenir à leur vocation première, les scènes professionnelles qui les feraient revivre puiseraient dans ce répertoire une source de jouvence, une vitalité nouvelle. Nous laissons aux lecteurs le soin d’en juger par eux-mêmes.

Bernard Shaw lui-même considérait Lady Gregory comme l’un des tous premiers dramaturges de son époque et n’hésitait pas à comparer son talent à celui de Molière. Il affirma même : « She is the greatest living Irishwoman”


DERVORGILLA
Tragédie en un acte créée à Dublin en 1907

INTRODUCTION

C’est une plaisante comédie de boulevard qui aurait pu être écrite sur les aventures du trio terrible qui marqua son empreinte en Irlande à l’époque de l’invasion anglo-normande si son histoire n’était liée à une colonisation qui devait perdurer à travers les siècles et à la malédiction que la voix populaire fit peser sur lui. Lady Gregory choisit d’en faire une tragédie.

D’un côté, Diarmuid MacMurrough (Dermot) roi du Leinster, rusé, fourbe et scélérat, face à Tiernan O’Rourke, roi de Breffny, plein de bonnes intentions mais incompétent et malchanceux et, enjeu de leurs querelles, Dervorgilla, reine de Breffny, initialement mariée à O’Rourke et qui eut l’étrange idée de s’enfuir avec Diarmuid pour revenir ensuite à son époux.

En mettant en scène une héroïne, qui affronte un destin dont elle se sent totalement coupable, Lady Gregory puise abondamment dans l’histoire du Moyen Age, même si, pour les besoins de la dramaturgie et du romanesque, l’historicité des faits n’est pas rigoureusement exacte. Il s’avère que Diarmuid MacMurrough et O’Rourke étaient de mortels ennemis. Leur antagonisme datait de 1152 lorsque Diarmuid fit subir à son rival une cinglante humiliation en enlevant sa femme. Diarmuid cependant, ne semble pas avoir été aussi coupable qu’il y parait. Selon la tradition, ce fut Dervorgilla elle-même, alors âgée de 44 ans, qui fut l’instigatrice de son propre enlèvement. Diarmuid MacMurrough ne s’en trouve pas innocenté pour autant puisqu’il accepta volontiers la proposition et mit en scène un vrai faux enlèvement avec force chevaux, cavaliers et victime hurlante. Bien que sa femme lui fut rendue un an plus tard, joyeuse et en pleine santé, O’Rourke ne pardonna jamais à son rival et il attendit patiemment l’opportunité d’une vengeance.

Ce ne fut que dix ans plus tard, en 1166, que celle-ci se présenta lorsqu’O’Rourke, la rage au cœur, entreprit de mettre le Leinster à sac. Diarmuid s’échappa de justesse et s’enfuit en France via Bristol. Il adressa alors un appel désespéré au roi Henri II pour qu’il l’aide à retrouver son trône. En 1167, accompagné d’une petite armée, Diarmuid tenta un premier retour en Irlande mais ne tarda pas à se heurter à son indéfectible ennemi O’Rourke. Il eut alors recours à une force alliée plus sophistiquée et réussit, cette fois, une invasion beaucoup plus sérieuse dans la baie de Baginbun, Comté de Wexford. Ce fut le véritable début de l’invasion anglo-normande.

Au cours des âges, la tradition associa Dervorgilla à l’invasion anglo-normande et à la perte du royaume. Aux yeux d’un peuple malheureux et déchu, elle devint, en quelque sorte, une figure d’Eve, porteuse du péché originel, même si , historiquement parlant, seule l’hostilité persistante entre deux rois et les batailles qu’ils se livrèrent en furent la cause.

Avec cette tragédie, Lady Gregory nous fait goûter un bel exemple de théâtre à la fois politique et poétique. Politique puisqu’il s’agit d’une ouverture sur les causes d’une colonisation mal gérée, perçue comme une malédiction et dont les tenants et aboutissants se sont propagés à travers les siècles. Poétique, ne serait ce que par les couplets chantés par le Faiseur de chansons, dans la plus pure tradition de la poésie irlandaise ancienne.

La tragédie tout entière est le reflet du contexte politique et social dans lequel Lady Gregory a vécu. Pour comprendre l’origine de son inspiration, il faut remonter jusqu’aux alentours de 1842, quand apparut un mouvement rebelle « La Jeune Irlande », dont les actions se traduisirent par une révolte sanglante. Dès 1852, date de naissance de Lady Gregory, les combats, ponctués de trêves brèves et trompeuses, avaient refait surface. 1858 vit la fondation d’une organisation révolutionnaire secrète, les Fénien (Fenian) dont l’objectif était de constituer une république irlandaise indépendante en luttant par la violence contre la présence britannique. Dès lors, le combat devenait une question de vie ou de mort. Mais quand Charles Stewart Parnell disparut en 1891, le pays plongea dans un immense sentiment d’échec et de naufrage. Dès lors, les notes dominantes qui s’exprimèrent à travers les œuvres anglo-irlandaises furent celles de la chute, de la trahison et d’un futur plus qu’incertain.

A travers le refus des jeunes de pardonner à Dervorgilla, c’est la douloureuse mais inévitable transformation d’une race ancienne en une nation jeune que Lady Gregory reconnaît et déplore à la fois. Le prix à payer en est, non seulement la défaite et la soumission, mais également la mise en lambeaux de sa tradition par l’anglais colonisateur. Le processus de modernisation qui avait débuté dans les toutes premières années du 20° siècle était encore loin de s’achever.

Dans la lignée du « Mouvement Dramatique Irlandais » et sur fond de scénario écrit par Dieu et le destin, Lady Gregory brosse donc l’image d’une nation vertueuse engagée dans un combat mortel contre l’oppresseur assoiffé de génocide. Cependant, comme tout dramaturge qui maîtrise son art, elle réussit à rendre supportable ce qui pourrait être ressenti comme éprouvant. Car c’est sous forme de métaphores poétiques qu’elle transpose les déchirures de l’Irlande et l’état d’esprit de son peuple.

Le Faiseur de chansons s’en fait le porte-parole à travers les vers qu’il improvise. Et c’est précisément autour de ce personnage, vecteur d’un destin néfaste, et qui intervient dans un contexte initial de festivités et de paix trompeuse, que s’articulent, sans qu’il soit possible de les exclure, le politique et la poétique. A travers ses chants, nous percevojns, revivifié, le rôle utilitaire, social et religieux que tenait dans la tradition, la poésie irlandaise ancienne.

La tragédie se clôture d’ailleurs sur un quatrain chanté par le Faiseur de chansons. L’hétérogénéité du rythme qui le compose (alexandrins et décasyllabes mêlés) reflète le désordre et la confusion dans lesquels le pays s’est abandonné.

Selon Elizabeth Coxehead, Dervorgilla peut aussi être lue comme la tragédie du remords qui tenaille l’héroïne sans relâche. Nous approuvons ce jugement mais ajouterons que ce sentiment douloureux d’un drame personnel n’est que le véhicule de la loi d’entropie qui régit l’humanité toute entière. La malédiction latente, déclenchée par un destin imprévisible et indifférent au sort de l’individu ( le Faiseur de chansons) illustre bien la loi silencieuse de l’éternel retour des cycles qui s’affirme et se confirme tout au long de l’Histoire, comme un scénario écrit d’avance.

Quelle récompense ou quel rachat pour la vie pieuse et retirée que Dervorgilla avait choisie en fin de vie ? Quel espace de liberté pour l’Homme dans les choix qu’il prétend faire ?

Le « Royaume » que l’Homme croit se choisir en toute bonne foi, ne l’entraîne-t-il pas, lui, et le monde à sa suite dans un enchaînement de « Ténèbres » ? Au-delà du drame personnel et de la torture du remords, par-delà les troubles récurrents qui ont tissé l’Histoire de l’Irlande, c’est un questionnement sur le libre-arbitre de l’être humain que nous laisse entrevoir Lady Gregory.

''Pour les textes, s'adresser directement à la traductrice : e-mail : ladygregory23@yahoo.fr''


HYACINTH HALVEY Comédie en un acte créée à Dublin le 19 février 1906

Introduction

Dans Seven short plays (Dublin, Maunsel, 1909), l’auteur raconte l’anecdote suivante : Un soir au théâtre, on me fit remarquer, installé dans les fauteuils d’orchestre, un homme bien habillé, bien mis de sa personne et on me raconta sur lui quelques commérages qui d’ailleurs, ne reflétaient pas forcément la réalité. A la suite de cet incident, je me suis demandée s’il se pouvait que l’apparence, ou l’attitude d’extrême respectabilité ne puissent, parfois, peser comme un fardeau. Quelque temps après, cet homme devint dans mon esprit le personnage de Hyacinth Halvey. Mais il me fallait, bien entendu, prendre un peu de recul par rapport à l’original pour en obtenir une interprétation plutôt qu’un calque. Mon personnage se retrouva à Cloon, où, comme dans n’importe quelle autre ville de notre pays, une personnalité se forge ou se démolit à l’aune d’un simple mot de passe ou d’une émotion plutôt que sur l’expérience et la réflexion. Cette idée s’avera le reflet d’une réalité universelle, bien plus largement que je ne l’aurais cru au départ et elle me valut quelques critiques gênées de la part d’amis apparemment bien intentionnés.

L’action se passe à Cloon, petite ville imaginaire, supposée se trouver dans le Comté de Galway, là où grandit Lady Gregory. C’est en fait la déformation de Coole Park, domaine qui lui appartenait depuis son mariage en 1880 avec Sir William Gregory. Lady Gregory était devenue familière et très appréciée de ses habitants auprès desquels elle rendait de fréquentes visites et de nombreux services. A leur contact, elle avait acquis une connaissance approfondie de leurs mœurs, de leurs coutumes et de leur mentalité. Ce sont tous ces gens simples, issus du peuple, qu’elle met en scène dans cette comédie. Même si quelques épisodes et faits peuvent paraître un tant soit peu étrangers, il n’en reste pas moins vrai que ces personnages restent délicieusement humains. Ce sont tous de véritables modèles universels.

Hyacinth Halvey se fonde sur l’idée que la réputation d’un individu, quel qu’il soit, se construit très largement sur un « mot de passe » ou une émotion. Grâce aux témoignages hyperboliques en sa faveur, Hyacinth s’est laissé imposer une réputation particulièrement excellente, voire extraordinaire, mais très vite, ces lettres lui pèsent et la nouvelle personnalité qu’elles lui valent, totalement artificielle il va sans dire, devient, une tâche ingrate et difficile à assumer. A partir de cette idée, c’est de l’humanité tout entière dont nous rions et là se trouve l’essence véritable de la comédie. Mais, c’est une comédie qui s’oriente très vite vers la farce. Les péripéties et quiproquos s’enchaînent au fil des dialogues et ne laissent que peu de répit au rire des spectateurs. Sans aucun doute, les personnages sont plausibles et la situation cohérente. Pourtant, tous les efforts que Hyacinth déploie pour se défaire de sa « bonne réputation » restent inutiles, face à un Fardy Farell qui lui, échoue magnifiquement dans ses tentatives de se laver de la mauvaise réputation qui lui colle au corps.

L’humour naît de ces efforts répétés mais vains du protagoniste. Détruire sa réputation d’honnêteté et se libérer de l’image réductrice que l’opinion publique s’est créée de lui n’est pas chose facile. Comme dans le Baladin du Monde Occidental de John Millington Synge, l’humour, prend également sa source dans l’opiniâtreté que mettent les villageois à s’approprier un héro, quelle que soit par ailleurs, la véritable personnalité qui se cache derrière les apparences.

Le mouton suspendu au râtelier est à la fois symbole de l’agneau sacrificiel et de l’impuissance du héros. Il est l’instrument par lequel Hyacinth va asseoir sa réputation de probité ; car en s’emparant du mouton dans le but de ruiner cette réputation, il fait disparaître, du même coup, la preuve que M. Quirke vendait de la viande avariée aux soldats, et par voie de conséquence, sauve ce dernier d’une arrestation assurée.

Fidèle à sa méthode, Lady Gregory part d’un fait réel pour le mettre au service de son imagination, de son intuition et de la dramaturgie. Ici, c’est l’observation de ce monsieur bien mis et son apparence de respectabilité qu’elle met en relation avec le débat culturel qui sévissait à l’époque sur le caractère irlandais et la construction d’une identité propre à l’Irlande. Aussi, n’hésite-t-elle pas à faire éclater l’image de l’homme respectable qu’avait imposée le mouvement de la Renaissance Irlandaise. En général, celui-ci assimilait la respectabilité et les contraintes qu’elle impliquait à une attitude patriotique adéquate et obligée. Mais cette image était déjà devenue pesante pour nombre de citoyens. Lady Gregory réalisa bien vite que le Monsieur bien habillé, bien mis de sa personne, n’était que le conditionnement de pratiques discursives courantes à l’époque. A travers des dialogues souvent haletants, dans le plus pur style de Molière, un instinct de libération parcourt la pièce : Les efforts de Hyacinth pour se défaire du carcan qui lui est imposée procurent, même s’ils restent inutiles, un sentiment de soulagement par rapport au fardeau que représente la respectabilité pour celui qui doit l’assumer malgré lui. C’est également une leçon implicite sur la nécessité de changer certaines rhétoriques courantes en Irlande au tout début du XX° siècle.

Subtilement, Lady Gregory met en lumière les risques de succomber à ces pressions rhétoriques, tout en soulageant l’audience du poids de ces dernières. L’une de ses stratégies comiques consiste à dévoiler les machinations d’une entreprise commune.

La réputation de sainteté que revendique en permanence l’entourage de Hyacinth est en réalité le fruit de décisions qui ont vu le jour au niveau de la communauté de Cloon : A peine a-t-elle jeté sur les lettres un œil plein de curiosité, que Mme Delane, Receveuse des Postes, n’hésite pas à déclarer que, décidément, « ce doit être un jeune homme tout plein de sainteté ! » Plus tard, après que Hyacinth lui-même ait admis que le contenu des témoignages n’était que pures inventions, Fardy insiste sur le fait que ces manigances sont finalement sans importance puisque, toute la ville est sur le point de croire « que vous êtes tout le portrait d’un véritable saint vivant !»

En dépit de la nature subversive du protagoniste, c’est la crédulité des habitants de Cloon et leur détermination à faire de lui un saint, quoi qu’il arrive, qui tiennent en échec ses efforts répétés. Hyacinth, cependant, n’est pas tout à fait innocent. Avant de prendre conscience de l’ampleur de la rumeur et des conséquences qu’allaient entraîner les témoignages, il était pleinement de connivence avec leurs auteurs. Cette attitude illustre le message que Lady Gregory veut faire passer quant au processus de construction de la personnalité. Il est clair qu’il n’a pu prendre racines, à l’origine, qu’en adéquation avec l’adhésion coupable du héros.

En déclinant la liste des hommages qui lui sont rendus, les qualités et les vertus qu’on lui prête et le statut même des auteurs des lettres, ce n’est pas la méthode de canonisation de l’église que Lady Gregory satirise, mais bien la rhétorique ampoulée de la Renaissance culturelle dans ses tentatives de créer en Irlande de modernes « saints » laïques.

Nous apprenons également que les lettres de témoignage ont été conçues, à l’origine, pour se débarrasser de Hyacinth, façon d’exiler de ses terres l’homme qui ne les laboure pas. Cet état de fait provient, là aussi, d’une décision communautaire. Subtile connotation sociale par laquelle Lady Gregory révèle l’important conflit que génère le modelage du nouveau caractère irlandais lorsqu’il est lié au besoin pratique de peupler l’île avec des travailleurs plutôt qu’avec des saints et des sages.

En dépit de son vœu manifeste d’en finir avec les témoignages, Hyacinth se retrouve piégé à la fois par les éloges ampoulés de ses proches et de ses voisins mais également par le bouche à oreille qui s’est répandu dans la communauté de Cloon. Comme elle l’avait déjà fait dans Répandez la nouvelle et à l’instar de J.M. Synge dans Le Baladin du Monde Occidental, Lady Gregory expose en premier plan la force des commérages et de la rumeur comme sources fondamentales de pouvoir dans la communauté irlandaise, puissance plus importante encore que le pouvoir autocratique de l’Homme Sage.

C’est ce système de communication amorphe répandu chez les gens du peuple et personnifié par Mme Delane, qui, en dernière instance, décide de ce que l’on doit accepter ou rejeter en ce qui concerne la réputation, bonne ou mauvaise, de n’importe quel individu.

A l’inverse de l’Homme Sage auquel J.M. Synge assigne une certaine responsabilité dans la crédulité de la communauté, Hyacinth n’est, au demeurant, que partiellement responsable de la réputation dont on l’affuble : Les villageois, de Carrow à Cloon, quel que soit leur statut, inférieur ou supérieur, catholiques ou protestants, ont fait de lui ce qu’il est. A l’inverse de l’Homme Sage, aucune force naturelle ni surnaturelle ne vient sauver Hyacinth de la situation fâcheuse dans laquelle il s’est fourré. Une fois donné son assentiment tacite au processus qui enclenche l’édification de sa personnalité, Hyacinth doit rester Le héros et Le saint de Cloon. Hyacinth rappelle et anticipe à la fois le Christy Mahon de J.M. Synge dans Le Baladin du Monde Occidental qui ne fut créé qu’un an plus tard.

L’enchaînement et le rebondissement des dialogues ne laissent jamais au spectateur le temps de se reprendre. Le mouvement nous emporte du début à la fin au milieu des rires avec des personnages qui se suffisent à eux-mêmes. Comme deux ou trois autres pièces de Lady Gregory, l’issue de cette comédie reste ouverte. Il n’y a pas de dénouement. -

fin de l'INTRODUCTION





''Pour les pièces (textes bilingues), s'adresser directement à la traductrice : e-mail : ladygregory23@yahoo.fr''

samedi, mars 7 2009

DERVORGILLA (tragédie) et HYACINTH HALVEY (comédie)

LADY GREGORY (1852 - 1932)
DERVORGILLA (Tragédie) HYACINTH HALVEY (comédie)

De tous mes objectifs - le plus cher à mon coeur - est de rendre sacré le sol de l'Irlande en faisant connaître ses légendes. En traduisant une légende ou un récit du folklore, nous contribuons à donner aux collines et aux prairies, une nouvelle signification, une nouvelle coloration, une nouvelle inspiration pour ceux qui décident d'y établir leur foyer, autrement dit, c'est une façon de rendre à l'Irlande l'âme qui lui appartient."''

Lady Augusta Gregory, Seventy Years (Autobiographie posthume, 1974)!

Voir ci-après NOTES sur l'AUTEUR et introductions sur :'' DERVORGILLA (tragédie) - et HYACINTH HALVEY (comédie)

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vendredi, mars 6 2009

Salle d'hospice (comédie créee le 20 avril 1908 à Dublin)

Salle d'hospice + L'Inconnu

Comment Lady Gregory trouvait elle aussi facilement sa capacité d'écrire ? Dans les notes qu'elle rédigeait à a fin de chaque pièce, elle nous livre l'une des clés de son inspiration. L'écriture naissait sous l'impulsion d'une réflexion unique : "What if ... ?"

"Que se passerait il si deux voisins, parvenus au quatrième âge de leur vie, ayant grandi ensemble dans un climat de perpétuelles querelles, se trouvaient soudain menacés de séparation ?"

Cette comédie reflète le profond discernement de Lady Gregory pour l'esprit des paysans de Cloon. Par le rythme, le verbe devient élan vital. L'enchaînement des répliques est précis, rapide : Joies, illusions, désespoir se succèdent ; férocité des mots, éclairs de clairvoyance dans l'obscurité intérieure de deux âmes qui s'entre-déchirent ; euphorie d'une croyance éphémère dans le salut entrevu à travers la visite de la soeur. Désillusions qui se traduisent par autant de formules instantanées ; jaillissement d'une prodigieuse imagination où les mots se lient, les phrases se nouent à l'instar de ces mains qui se plissent et se tordent comme un vieux trognon de choux (Michael Miskell, réplique 3). A travers les images qui se déploient, on peut aller jusqu'à parler de religion de la terre qui se fond dans le réalisme onirique des deux vieillards.

La solitude s'exprime par la profonde complicité que les protagoniste entretiennent avec le monde qu'ils ont perdu. Le pathétique résonne dans la faille qui s'est ouverte entre le quotidien de ces vieux, condamnés aux barreaux de leur lit et la vision excessive, violente et poétique d'un paradis de jeunesse que leur imagination croit avoir vécu. Le temps s'est figé. Les personnages, à leurs coeurs et paroles défendants, sont déjà passés dans l'éternité. Leurs joutes verbales, en huis clos, ont valeur de témoignage universel sur l'aventure psychique que vivent tous les vieillards enfermés à l'hospice, qu'ils soient de Cloon ou d'ailleurs.

Ces deux vieillards, ne seraient-ils pas le symbole des divisions de l'Irlande ? Ne pourrait on voir dans cette querelle qui se perpétue, une allégorie du Sinn Fein comme le prétendit en son temps The Talbot Press ? Ceci dit, la scène finale qui dégénère en bataille d'objets hétéroclites est une allusion claire aux troubles incessants qui déchirèrent l'Irlande au fil des temps.

Tout en restant fervente avocate du combat pour la liberté, Lady Gregory ne perd jamais de vue l'aspect comique de la cause qu'elle défend. Le dramatruge sait concilier son art dramatique avec l'un des traits les plus caractéristiques de l'esprit irlandais : Ce besoin irrépressible de parler" dont elle tire son comique. "All that I am craving is the talk", se lamente MichaeI Miskell (réplique 60)... "To be lying here and no conversable person in it would be the abomination of misery !" Cette réplique constitue le fond tragique de la farce mais n'entame en rien le plaisir des spectateurs. Le sens de l'humour est pleinement réalisé. Le plaisir d'entendre est satisfait. Ce sens du comique a valu à Lady Gregory la réputation d'une ''Molière Irlandaise.''

La représentation scénique mettra en lumière toutes les implications socio-culturelles qui se dissimulent derrière l'ironie et permettra de visualiser le pur plaisir de la gestuelle et des mots.

jeudi, mars 5 2009

L'INCONNU (Pièce miraculeuse crée le 2 mars 1910, publiée dans Seven Short Plays.)

"Que se passerait-il si ... une femme jetée à la porte de chez elle rencontrait le Christ ... ?"

Cette courte pièce appartient au registre "miraculeux" et se situe à mi chemin entre la comédie et le drame. Elle n'est pas sans rappeler les miracles du Moyen Age alors représentés sur le parvis des églises. En créant "L'Inconnu", Lady Gregory ouvre la voie au registre du merveilleux celte et chrétien qui deviendra plus tard l'un de ses thèmes favoris. Au premier niveau, cette pièce contient des éléments didactiques et peut faire l'objet d'une représentation pour un jeune public : L'auteur s'adresse aux jeunes d'Irlande pour qu'ils apprennent à mieux connaître les fondements de leur culture.

Mais le spectateur qui en resterait là, ne ferait que glisser, tel un patineur, sur la surface des choses.Car en pénétrant dans la cuisine de la ferme, il entre de plain pied dans un univers mythologique. La réalité du décor et la création des personnages évoquent, disposés sur trois plans, la coexistence de mondes visibles et invisibles tels qu'ils étaient perçus par les Celtes anciens.

Nous avons là, sous la plume de Lady Gregory, et renforcée par la concentration du temps et du lieu, une illustration de la pluralité des mondes décrits dans la littérature gaélique. Or, ces mondes n'étaient pas juxtaposés, comme les mots laissent à penser, mais bien entre-tissés en une seule et même toile. Entre ces mondes, les frontières étaient incertaines, ce qui permettait aux side (dieux du monde souterrain) de les franchir naturellement avec une étonnante capacité de métamorphose. Personnage éminemment ambivalent, transitant entre ombre et lumière, L'Inconnu emprunte son pouvoir de transformation à divers dieux de la mythologie, dont Lug (dieu de la lumière), ou Oengus ( fils du Dagda.)

On retrouve également dans cette pièce une allusion au "Voyage de Bran". L'océan est ici symbolisé par l'ondoiement des collines. Alors que Manannàn fait route vers la Terre Promise, les strophes lyriques qu'il chante contiennent dans la littérature ancienne, certaines des plus belles images de la tradition mythologique irlandaise.

Dans cette pièce, la persistance de croyances celtes se mêle étroitement aux images des premiers temps du christianisme (Jésus marchant sur les eaux.) L'usage des formes littéraires anciennes situe Lady Gregory dans la veine des auteurs irlandais qui surent préserver au cours des siècles, la survivance d'éléments archaïques . De son vivant, son oeuvre fut reconnue par tous les poètes confirmés. En écho à la reconnaissance de ses concitoyens, W.B. Yeats affirmait que la recréation d'anciennes légendes irlandaises était, de la part de Lady Gregory, "une donation essentielle du talent irlandais à l'imagination du monde entier."